AMAZON BRILLIANCE, 2017

bouger chaque chose de l’univers pensa t-elle

le bruit de la mer
la langue
et ses accents
ondoient

nous quittons le port après rangement
et plein eau
et gasoil
mer d’huile houleuse donc moteur
cap à 190


l’horizon
un pli sans lieu

nous voguons
chaque mouvement de l’eau presse
pousse
bouscule
boute

elle est noire bleue d’écume vivante
inquiétante
intranquille

chaque fois que le vent souffle
gonflé
enrouler quatre tours de génois pour moins gîter

plus besoin de moteur
voiles en ciseaux
passage du méridien de Greenwich

Gibraltar
charme désuet du paysage
romantique industriel
Europa point
voix spectrales jour de la nuit des morts

les cargos
à leur prou
déchirent la mer
il y avait de longs gaziers
ces no smoking area
sinon tout explose
danger

à la radio
avis de recherche une embarcation d’une trentaine de personnes
en mer d’Alboran
perdus
fin du message
écouté plusieurs fois

quelle chance auront-ils de ne pas être
anéantis
nous ne les avons pas vus
la vie ne se rejouerait donc pas

en repos d’amples roulis
la houle est longue
d’alizés

strates rainures pentes raides
nous frôlons les volcans
éternels gardiens d’archipels
leur existence est à la multitude des couleurs
ocre
carmin
anthracite
azur
nous côtoyons la naissance du monde
les bombes de lave
noircies
pierres poreuses
terres émergées
les orgues basaltiques sanctuaires coulés

raconter l’absence d’image que l’on croyait détenir
le temps se dilate
les ports s’accrochent à la terre
lieux de passage entre deux mondes
collés à la moiteur du vent salé
aux gerbes d’eau argentée
il ne fallait écrire ce voyage qu’en souvenirs
regard silencieux
il n’y aura pas de reflet
d’écriture de la lumière
de moments en suspension
le déclenchement
la prise
la vue
l’arrêt
retenue du souffle
pour photographier en apnée
contre les mots
aspirant le monde pour n’en garder qu’une part invisible
défigurant le réel coupé
cadré
répéter le même moment
la réalité apparente
faire qu’elle se transforme d’elle-même
sans que nous le remarquions
parce que nous nous transformons en même temps qu’elle

l’éclair
la fissure dans la réalité
ne pas avancer dans le temps
répéter l’éclair
jusqu’à ce que l’on y voit
à travers
à l’intérieur
maintenant n’est pas maintenant

navigation atlantique
corps périphériques
deux rivages et pas de vagues
le paysage est un état d’âme
s’y reconnaître être accueilli
il peut ne pas être beau
au contraire
il se tenait sans même avoir à se rétracter
dans la sobre et opulente évidence de son existence
sans connivence et sans participation avec quoique ce soit d’humain
l’océan frottement du ciel à l’eau
lumière pure

en recherche de la signifiance étale
cet état du sens antérieur à la signification et qui en est la condition
les choses inanimées ne signifient pas tout de suite
pas encore
la signifiance
le contemporain de leur déjà là dans la présence
le mode de la venue des choses est fait de cet écart entre leur présence
et leur sens
aucune ne tombe sous le sens
elles viennent à lui
vers lui
mais d’un ailleurs où elles sont déposées
ce dépôt est le lieu où réside la vérité de l’extérieur absolu
jusqu’à la parution des choses
elles n’accèdent pas au sens par l’intermédiaire de l’homme
sauf si on leur retire leur singulier pouvoir de non-coopération
de leur singularité
les choses n’accèdent pas à l’humain
c’est l’homme qui accède aux choses
et tout le travail du langage
d’un langage qui voudrait que la vérité le traverse
c’est
ce serait
justement de débaptiser les choses
de les sortir de l’eau lustrale de la signification
pour faire revenir le langage auprès d’elles
dans l’eau native de la signifiance
l’homme n’est pas la réception exclusive de cette parution infinie
il n’y a pas d’humanisation forcée du sens
l’homme qui ne pense à rien est dans ce rien livré à la venue
il flotte entre les eaux de la parution
sans attente
sans détermination
il se glisse dans la pure immanence
la rêverie sans objet délivre le sujet de l’objet
et de lui-même

accéder à la nuit totale
au cœur de la matière
sans résonance ni vibration
aucun présage
aucun vestige
quelque chose continu

l’événement sonore ouvre la béance de l’espace
le retentissement du vide
le son est en fuite passe et repart

l’eau dicte une musique abyssale
dispersée et étendue d’éclaboussures
croyant s’appuyer sur le silence
il faut oser les mots

Février 2017.