Carnet, 2016

[Rabat]

Dans l’immaculé du ciel
du haut des remparts
ville océane, le vent murmure.
Tous les bleus sont ici, les existants réunis.
Un bleu de paix un bleu d’aura.

Elle crie aux arbres son accomplissement quotidien.
S’arrête ouvre le journal poursuit son soliloque
Drapée de fleurs,
voilée en crème.

Comme si de rien n’était, dans chaque ruelle, chaque dédale
la pudeur des corps.
Je me souviens

La date s’inscrit machinalement
Les jours s’appréhendent ainsi.

Quelles images demeurent ailleurs ? Ensuite ?
Du fond de la mémoire pouvait-on comprendre ?
Enregistrer le mouvement vrai ?
Ce doute : l’écriture des images.

Je revois les montagnes
leurs couleurs
leur air
torpeur lasse.

Je revois le paysage
ses prétentions humbles.

[Bucarest]

La senteur du jasmin
suave et sensuelle
séraphine
ex-communiste
Bucarest serait le nom d’une efflorescence et sa sécheresse.
Son corps l’intrigue d’un songe.

Les Carpates, bosses boursouflures bouffissures
qu’avais-je l’air d’être ici, à côtoyer l’étonnement – attachée au monde ?

Défaire l’homme meuté.
En meute
horde
bande
troupeau
troupe

[Montpellier]

Le corps a son propre mouvement
sans mots sans paroles sans littérature.

La fureur créatrice en proie aux extases ivres
tout désirer à outrance

– Je veux voir dans toi.
– Je veux me balader dans toi.
– Je veux te respirer comme l’air.

Il y avait les vivants,
les sons perceptibles,
même la douleur impavide.

Trouer les tripes des trouillards
et se battre.

Identique à ta différence.

Le rire, les effluves du jasmin, Bucarest un jour de mai
je me souviens.
Entasser les souvenirs dans l’incertitude d’en faire usage un jour.
Les images persistent,
elles figurent, les mots viennent après
se déchargent.

[Paris]

Pourquoi des dates ?
Retenir dans l’écrit l’image.

Mettre l’écriture dehors, en circulation avec les écritures dont s’écrit le
monde en mouvement.

Travailler dans le son de la langue son développement sa coulée son rythme.

2 septembre 2015. Mort de Denis Roche.

De retour d’un long déjeuner avec Sophie :
– La littérature ne doit pas se prendre au sérieux.
– Le bruit du monde pour un temps fixé et ce temps seulement.
– Raison des dates : situer le moment de l’écriture.

Tirer un trait sur le paysage.
Habiter la voix engager le corps.

Volutes gitanes.
L’image fantasmée est l’image fantôme.
Imagée imaginaire.
Elle n’est que dans l’esprit.
En lui
y subsiste.
Evanescente
sans matière.
Dit l’absence d’une présence la présence d’une absence

Refoulement du désir ? Création.

Vision hallucinatoire : avoir conscience de voir une ombre et maintenant de n’avoir vu qu’une mouche.

La photographie a t-elle une image fantasme ?
De sa réalité déjà absente, décalque en coupant le réel.

Aux longues nuits d’hiver,
il y avait deux corps.
Se dévoilant sans jamais trop voir.
Se déroulant comme le film – lumière noire.
On pense à la mort.

Nous ne saurons rien de nos yeux que ce que les autres nous en diront.
L’image fantasmée fantasmagorique

en plein délire.

La voix passe, nous passons. Même les phrases.
Faire une poésie en réaction

créer la langue
créer dans sa langue
dans sa fragilité
dans sa rupture
son authenticité
son ondulation.
Sa sincérité

continuer l’infinitude du langage
sa mise en circonstance
sa mise au temps
sa mise à mort.

Ecouter la voix voir le corps.
Se connaître comme conscience d’être chair.

Quand l’image tient lieu de la chose elle est fantasme.

Bercés d’illusions, arrivons-nous à voir ?
L’image espérée s’attend ronge chaque jour nouveau.

J’ai peur qu’un jour le sang coule de mes yeux.
J’ai peur qu’un jour mes yeux ne s’ouvrent plus suintants dans leurs plis.

L’écriture serait davantage en prise avec le monde ?

Je pense à une langue décomplexée,
déchaînée
sourvenue
affranchie
une langue tordue
ressurgie.

Dire l’image, être au plus proche de la chose – nommée.
Le langage fait image ?

Déranger le réel.
Regarder le paysage sans qu’il ne me voie.
La beauté ? Le temps écoulé.
Observer et se faire oublier du lieu.
Hors-cadre, choix partial.
Capter le mouvement et le corps dans l’espace.
Un instant/ moment.

Décor, l’espace fait corps
corps des limites.
Contourner le corps
ses coutures,
l’habit de chair minérale.

L’image à travers la littérature
Toucher l’image du mot.
Toucher l’image à travers la littérature ?
L’image ne s’écrit pas.
Dit autre chose, déplace le langage.

Comme si je pouvais évider, gerber les mots.
Rage-palabre

[Fès]

Je me souviens, sur le toit-terrasse, Fès en contrebas. Les méandres de la médina médiévale.
Dix-sept heures.
L’ensemble des mosquées chante, en décalage- résonne.
Je me souviens, des premiers regards croisés, des enfants adultes du bus trahis par la dureté de leur sort.
Je me souviens de la Porte bleue.

[Essaouira]

Et de cela :

Tu n’es pas passée à l’hôtel finalement ? J’y suis allé trois fois.

 – Je ne t’aurais jamais laissé tomber. J’ai dit ça à moitié parce que je pensais que c’était ce que tu voulais entendre. A moitié pour faire chier. Ne crois pas que je pourrais faire ça sans que ça me coûte.
Je me sens profondément seul. Abandonné.

 – J’étais profondément déçu hier quand je t’ai vue assise dans le restaurant. Quand j’ai vu que tu avais changé d’avis.

 – Je me faisais une joie à l’idée d’aller dîner avec toi sur la terrasse. Apparemment tu n’en accordais pas autant.

 – Je me suis vraiment inquiété quand je ne t’ai pas vue devant le restaurant. Même si ce n’était que quelques secondes.

 – J’aurais aimé venir voir avec toi les horaires de bus ce matin. Qu’on parle avant que tu ailles manger.

 – J’aurais aimé qu’on se donne rendez-vous.

 – Je t’ai cherchée partout. Je voulais te retrouver avant de me détendre et boire mon café.

 – Tu penses que si j’en prends un troisième il me le remplira jusque là ? »

Au café de l’Horloge à Essaouira, celui sur la petite place, à l’ombre du magnolia demeure une quiétude.
Des âmes vagabondes, des vagues cassées, des amants du charki et de la kora.

[Paris-Montpellier]

Puis, l’image se passe du corps parlant parlé.
Heurte.
Dévoile ce que l’un voit en l’absence de celui qui a vu dans l’absence de ce qui est vu.
Tandis qu’elle disparaît, il reste une image de l’absence/ l’absence d’une image/

Du passé et toujours présent.

Temps tiraillé.

Ecriture capture : l’image absorbe les mots, les mots absorbent les images, effacent une à une toutes les images.

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